J'ai bâti deux fois l'étage que le marché allait démolir
Deux plateformes arrêtées en trois ans, et une qui tourne encore. La différence n'était pas dans la qualité du travail — elle était visible avant même de commencer, et je ne savais pas la voir.
Le 17 juin 2025, en une seule journée, j’ai versé dans un dépôt neuf : un document d’architecture, la liste complète des chantiers, les recettes d’installation, un module de stockage avec sa batterie de tests, la gestion des usagers et l’authentification.
En une journée. Comme quelqu’un qui aurait une équipe derrière lui.
Trois mois plus tard, il y avait trente-huit mille lignes, cinq services, une interface web, et quatre-vingt-sept demandes de révision approuvées une par une. Ce n’était pas un bricolage de fin de semaine. C’était mené comme un vrai projet.
Aujourd’hui, ce dépôt ne sert à rien. Et c’est correct.
Ce que je cherchais
Je ne bâtissais pas un produit. Je voulais comprendre comment des agents d’intelligence artificielle fonctionnent quand on les fait travailler ensemble — comment on leur donne des rôles, comment ils se passent de l’information, ce qui casse quand l’un d’eux se trompe.
La seule façon honnête de comprendre ça, c’était d’en construire.
Alors j’ai construit un moteur capable de faire tourner des équipes d’agents. Puis, le lendemain, j’en ai commencé un deuxième.
Le premier a vécu onze jours.
Ce n’est pas de l’indécision. C’est le sol qui bougeait pendant que je bâtissais dessus. Les outils sur lesquels je m’appuyais changeaient plus vite que ma capacité à écrire du code par-dessus. J’ai changé de fondation en cours de route, et j’ai recommencé.
Le second a grossi jusqu’à treize mille lignes — un tiers de tout le projet.
Puis les agents sont devenus gratuits
Pendant que je bâtissais le mien, plusieurs projets sont sortis coup sur coup. Des agents complets, ouverts, gratuits, meilleurs que le mien, maintenus par des gens dont c’est le métier à temps plein.
Il n’y avait plus une seule raison de continuer à écrire un moteur d’agents. Le problème que je réglais venait de cesser d’être un problème.
J’ai arrêté en septembre.
Je ne l’avais pas vu venir. C’est la partie qu’il faut dire, parce qu’elle change le sens de tout le reste. Je n’ai rien prédit. Je m’en suis aperçu, avec quelques mois de retard, en regardant ce que d’autres publiaient. Le mérite, s’il y en a un, n’est pas dans la prévision — il est seulement dans le fait d’avoir arrêté au lieu de finir par orgueil.
Onze mois plus tard, j’ai recommencé
Puisque les agents existaient désormais gratuitement, le vrai problème me semblait s’être déplacé : il ne s’agissait plus d’en construire, mais de les faire collaborer.
Alors j’ai bâti ça. Seize jours en août 2026, vingt-huit mille lignes, et je l’ai arrêté avant la mise en production — j’ai raconté ailleurs pourquoi.
J’y écrivais avoir fait rechausser une roue qui existait déjà, éprouvée et gratuite : pour mon usage réel, des outils que j’avais sous la main faisaient le travail en cent cinquante lignes de configuration.
Je présentais ça comme un accident de parcours.
Ce n’en était pas un. C’était la deuxième fois, au même étage, à onze mois d’intervalle. Et il a fallu que ça m’arrive deux fois pour que j’arrête de voir deux accidents et que je commence à voir un motif.
Le motif
Pendant ces trois années, un troisième projet avançait en parallèle : mon laboratoire. Les serveurs, les composantes communes, la chaîne qui monte un environnement complet à partir d’un fichier de dix lignes. Deux ans de nuits éparses.
Il tourne encore aujourd’hui.
Trois projets, deux arrêts, une survivante. Longtemps j’ai lu ça comme un défaut de caractère — la preuve que je commence des choses sans les finir.
C’est la mauvaise lecture, et il a fallu la deuxième mort pour que je la corrige.
Les deux plateformes que j’ai arrêtées avaient une chose en commun : elles réglaient un problème que tout le monde avait. Or un problème que tout le monde a, c’est un marché. Quelqu’un de mieux financé que moi était déjà en train de le régler, et il allait finir par le donner gratuitement. Ce n’était qu’une question de mois.
Celle qui a survécu réglait un problème que personne d’autre n’avait exactement : le mien. Mon matériel, mes contraintes, ma façon de travailler, mes trois boîtiers au sous-sol. Aucun éditeur ne construira jamais ça, parce qu’il n’y a pas de marché pour un client.
Le test, en une question
J’en ai déjà proposé un autre, qui sert à décider si une chose mérite d’exister. Celui-ci répond à une question différente : est-ce qu’elle va durer ?
Il m’a coûté deux plateformes. Le voici gratuitement.
Avant de bâtir quoi que ce soit, demandez-vous : est-ce que le problème que je règle est le mien, ou est-ce que c’est celui de tout le monde ?
Si c’est celui de tout le monde, quelqu’un le règle en ce moment, avec plus d’argent et plus de monde que vous. Vous pouvez attendre. Ça deviendra gratuit, et probablement meilleur.
Si c’est le vôtre — vos machines, vos clients, la façon dont votre atelier fonctionne depuis vingt ans — personne ne viendra. Jamais. C’est là que le travail compte, et c’est là qu’il dure.
Ce que ça veut dire quand on vous vend de l’intelligence artificielle
Cette année, quelqu’un vous a probablement proposé un outil d’IA pour votre entreprise. Il y en aura d’autres. La plupart sont bons.
Posez-leur la question : est-ce que ce que vous me vendez règle mon problème, ou celui de tout le monde ?
Si c’est celui de tout le monde — écrire des courriels, résumer des documents, répondre au téléphone — attendez. Ça s’en vient dans un outil que vous payez déjà, et ça ne coûtera rien de plus.
Si c’est le vôtre — la façon dont vos commandes entrent, ce que votre inventaire a de particulier, le chemin qu’un dossier parcourt chez vous — alors ça vaut la peine d’y mettre de l’argent, parce que personne d’autre ne le fera.
C’est la seule ligne que je connaisse entre une dépense et un investissement, et je l’ai achetée deux fois plein prix.
Ce que j’en fais
J’ai arrêté deux plateformes en trois ans. Je ne le raconte pas par humilité de façade : je le raconte parce que c’est exactement pour ça que je ne vous vendrai jamais de produit.
Un produit règle le problème de tout le monde. Il a une date d’expiration, et elle n’est pas écrite dessus.
Ce que je construis pour une entreprise règle son problème à elle. Ça n’a pas de marché, ça ne deviendra jamais gratuit, et c’est encore là dans trois ans.
Comme mon laboratoire — deux ans, et il tourne toujours.